Le secret de l'espadon tome 1
Edgar P. Jacobs

26 septembre 1946

L'absurde guerre qui venait de se terminer par le maléfique champignon d'Hiroshima m'avait profondément marqué. Aussi lorsque les impératifs de programmation du futur journal m'obligèrent à passer, sans transition, de l'historique au "réalisme" présent, c'est tout naturellement que je fus ammené à imaginer un sujet épique et guerrier. Comme s'il me fallait exorciser le souvenir humiliant d'une défaite encore mal digérée.

Ce n'est pas sans étonnement que, fouillant dans mes archives, j'ai retrouvé les première ébauches de l'Espadon.

Le thème de l'histoire était la libération mondiale, mais comment et avec quoi ? là était le problème.

En effet, dans le monde vaincu, détruit et entièrement occupé, quel engin choisir, à la fois assez puissant pour affronter l'énorme machine de guerre de l'ennemi et assez mobile pour échaper à ses recherches ?

Dans un premier temps mon choix s'était porté sur quatre projets possibles :

1) Un avion supersonique armé de fusées nucléaires tactiques.
2) Un sous-marin porteur de fusée lancée en plongée.
3) Une base sous-marine de fusées lancées du fond de la mer ou d'un lac.
4) Un avion supersonique télécommandé opérant à partir d'un ebase sous-marine et opérant à la manière des kamikazes.

Mortimer, en pleine guerre contre les Jaunes

A notre époque de satellites, de fusées à têtes multiples et de bombes à neutrons, de tels engins peuvent paraître archaïques, mais il faut se reporter à 1945. A ce moment-là, on ne disposait d'aucun renseignement concernant l'armement récent.

Ainsi le radar était encore un mystère; quant à l'aviation elle en était encore à l'hélice et les "forteresses volantes" représentaient pour nous ce que la technique aéronautique avait réalisé de plus spectaculaire dans ce domaine. On ignorait tout des essais en cours ou en projet, au sujet des moteurs à réaction.

Bien entendu, il m'eût été facile d'imaginer un gadget à l'américaine, mais mon souci de vraisemblance joint à mon allergie pour les extravagances du "Space Opera", freinaient en moi toute extrapolation un temps soit peu excessive.

Olrik à la solde des Jaunes

C'est alors que, discutant avec mon rédacteur en chef, celui-ci balayant tous mes scrupules techniques m'incita à foncer franchement en pleine science-fiction. Bref, il réussit à me convaincre et ce fut l'Espadon.

Il s'agit d'un engin triphibie télécommandé ou piloté, opérant à partir d'une base sous-marine, capable de jaillir des flots telle une fusée, de fondre sur l'objectif et de replonger, mission accomplie - ou encore d'attaquer en surface en glissant sur l'eau à la manière d'un hors-bord, soit enfin de torpiller en plongée comme un submersible.

J'exécutais aussitôt un certain nombre de croquis assez sommaires en tenant compte des différents milieux dans lesquels l'engin serait appelé à évoluer. Je me fondai, entre autres, sur le profil aérodynamique de certains poissons, notamment du requin et de l'espadon.

Partant de là, j'établis une épure avec cotes que je soumis à la critique de mon ami Ligier-Belair, chroniqueur scientifique du journal Tintin et expert en questions navales et aéronautiques.

Ce dernier n'ayant décelé aucune impossibilité de principe à ce projet, en exécuta une maquette à l'échelle.

Il est intéressant de noter qu'à l'époque en question, les recherches aéronautiques étaient surtout axées sur "l'aile volante", donc tout à l'opposé d'un engin au fuselage effilé et aux ailes courtes comme l'Espadon.

Blake, chargé par le MI5 de protéger les travaux de Mortimer

Cependant, sept ans plus tard, les Etats-Unis sortaient le Douglas X3, un extraordinaire avion considéré comme le plus évolué du moment, surnommé The Spearfish of the Sky, d'une ligne presque identique à celle de l'Espadon !

En février 1956 Sciences et Vie rapportait qu'un ingénieur de la "All American Engineering Company", Donald Doolittle, venait de déposer un brevet pour un avion se transformant après atterrissage sur ski, en sous-marin de poche.

En 1964, l'U.S. Navy mettait au concours entre 44 constructeurs un projet de sous-marin volant doté d'un prix de 100 000 dollars. Si l'on compare le document qui illustre l'article de Science et Vie annonçant ce concours à la silhouette de l'Espadon, on ne peut manquer d'être frappé par sa troublante ressemblance avec le fameux S.X.1 du professeur Mortimer !

L'empereur des jaunes qui voulait dominer le monde

Enfin en octobre 1969, Sciences et Vie consacrait un important article sur le dernier-né des sous-marins volants. Réalisé par Donald Reid, celui-ci a les ailes en delta et, est un plus plus trapu que l'Espadon. Mais cette fois l'engin nous est montré, non seulement en "éclaté", mais plusieurs photos le montrent en pleine action !

On peut dire désormais que la réalité a rejoint la fiction... en attendant de la dépasser !

Autre sujet de controverse scientifique : le sous-marin S.1. Et cette fois notre ami expert ès navigation n'était pas du tout d'accord !

Le Pr. Sun Fo chargé de surveiller les travaux de Mortimer

Il s'agissait premièrement de déterminer la profondeur maximale que pourrait atteindre le "S.1." ; deuxièmement, s'il était techniquement possible de munir la tourelle de hublots. Il me fut démontré, chiffres à l'appui, qu'un tel bâtiment ne pouvait descendre à plus de 200 mètres, sans risquer de voir sa coque s'écraser sous la pression de l'eau, et ses hublots pulvérisés pour la même raison.

Mais cette fois, je passai outre aux considérations techniques et décidai que mon sous-marin descendrait bien au-delà de la limite admise et verrait sa tourelle bel et bien munie de hublots et même de projecteurs.

Bien m'en prit ! En 1949, un ingénieur italien, Pietro Vassena, à bord d'un sous-marin de poche de son invention, effectuait plusieurs plongées dans le lac de Côme et atteignait la profondeur de 412 mètres ! Il possédait des hublots et des phares et sa vitesse en plongée atteignait 30 km/h. Non seulement il supportait une longue immersion, mais son aisance de manoeuvre était exceptionnelle. Au point que le professeurs Picard lui-même s'y intéresssa.

Le traître Razul espion personnel de Olrik

Comme quoi, en science-fiction, il faut savoir jusqu'où on peut aller trop loin !

Edgar P. Jacobs dans Un opéra de papier.

Le résumé de l'histoire