L'oeuvre de Jacobs : Ils en ont parlé
Jacobs
une guerre trop loin
Fidèle à la tradition du roman scientifique européen, l'oeuvre de Jacobs s'érige par conséquent contre la science en prenant prétexte d'une mise en garde contre ses conséquences les plus effroyables. De ce fait, elle s'institue aussi contre tout changement qu'elle assimile à une perturbation fatale pour l'ordre établi. Elle témoigne de la sorte de la position de son auteur, réprésentant éloquent et talentueux d'une classe dont la vision dominante du monde, toute entière tournée vers le passé, est désormais sans prise sur l'histoire. Tout se passe, en somme, comme si le trop plein de réel dans l'oeuvre jacobsienne n'avait d'autre fonction que de masquer l'absence de réalité profonde pour l'auteur de cette oeuvre et la classe dont il est issu. Certains de ses propos sont particulièrement probants à cet égard. Claude Le Gallo raconte qu'il arrivait fréquemment à Jacobs d'évoquer "la fin du monde romain, l'effondrement de l'Empire et les curieux points communs qu'il partage avec l'époque actuelle (démission des parents, révolte des enfants contre les enseignants, etc.)". Plus loin, dans le même ouvrage, c'est Jacobs lui-même qui écrit (dans une lettre datée de septembre 1970) : "L'histoire du monde semble être un éternel recommencement (tout comme celui de la nature). […] Pour ma part, cette constatation me trouble profondément et je ne puis m'empêcher de comparer l'état d'inquiétude et de trouble que nous vivons actuellement en Occident aux signes avant-coureurs de la chute de l'Empire romain. "Dix ans plus tard, Jacobs confiait à Patrick Daubert, un journaliste d'"Okapi ": "Depuis la dernière guerre, tout homme normal et conscient ne peut s'empêcher de constater le lent déclin de la civilisation occidentale et de ressentir une terrible angoisse quant à l'avenir de notre malheureux continent. C'est un "remake" de la chute de l'Empire romain. On n'attend plus que l'invasion des "barbares" ! " Et encore : "Tandis qu'une faune marginale et complètement déboussolée s'affaire déjà à notre destruction, une merveilleuse jeunesse débordante d'enthousiasme et assoiffée d'idéal travaille, étudie et cherche à réaliser un monde meilleur."
Si l'on voulait parfaire cette démonstration, il suffirait de rappeler la conclusion du "Piège diabolique" où Mortimer, tirant de la "singulière aventure" qu'il vient de vivre "la morale qui s'impose", s'adresse au lecteur en ces termes : "Ne nous plaignons pas outre mesure de notre damnée époque car elle a de bons côtés ! Et qui sait si un jour en l'évoquant, vous ne direz pas à votre tour : C'ETAIT LE BON TEMPS." Comme l'écrivait pudiquement Dominique Petitfaux dans "Le collectionneur de bandes dessinées", "le passé et l'avenir n'ont pas de solutions à nous proposer, ce sont des impasses. L'issue est alors dans le présent, et on en vient à se demander s'il ne faudrait pas souhaiter que, le temps suspendant son vol, l'Histoire, piègée dans les deux sens, ne s'arrête en cette année 1961 : conclusion qui, en donnant à penser que nous sommes dans la meilleure des époques possibles, incline au conservatisme."
"J'étais porté d'instinct vers les récits historiques," confiait-il à François Rivière en 1976. "J'avais cogité un "Roland le Hardi" (...) qui se situait au Moyen Age et qui était mi-historique, mi-légendaire. Mais comme seule "Le Temple du Soleil" se passait de nos jours, Laudy et Cuvelier ayant aussi choisi l'histoire, je fus aimablement prié de créer une histoire contemporaine. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, une fois de plus, j'ai choisi comme un moindre mal la science-fiction. "
Ainsi naquit "Le secret de l'Espadon", "presque fortuitement" comme le dit, ailleurs, Jacobs, dans ce même entretien. Et l'auteur se piègea. Pour toujours.
"Le secret de l'Espadon", si on la prend isolément, est une bande d'aventure parfaitement conforme à l'esprit de son temps. Son évident manichéïsme est le reflet de celui qui régnait alors dans le cinéma et le roman populaires et il n'y a lieu ni de s'en étonner ni de s'en offusquer. Quant au "péril jaune" qu'incarnent Basam-Damdu et ses séïdes, c'est un archétype qu'il était fréquent de rencontrer dans la littérature de mystère comme en témoigne l'oeuvre de Sax Rohmer mais aussi des récits plus tardifs tels que "Manchu terror" de William P. MacGivern ou "Sixth column" de Robert Heinlein. Reconnaissons toutefois que "L'Espadon", de par ses qualités esthétiques, graphiques et scénaristiques, dépasse de très loin ce qu'il était possible de lire à l'époque dans la presse pour la jeunesse. Mais cela ne serait rien si cette bande n'était aussi et avant tout un monstre contaminant, de par son rôle d'épisode fondateur, l'ensemble de l'édifice jacobsien.
Une constatation s'impose : "Le secret de l'Espadon" est le seul épisode authentiquement "vernien" de la série "Blake et Mortimer" en ce sens qu'il s'agit du seul volet de la saga à présenter un savant (Mortimer) mettant au point une invention (l'Espadon) dont le destin n'est pas l'anéantissement in fine pour cause d'insoutenable perturbation de l'Etre. Au contraire, dans cette histoire, la "merveille scientifique" a pour objet et fatum de voler au secours de la "civilisation" (britannique). Il y a comme un relent d'un positivisme hérité du XIXe siècle dans cette fresque guerrière où la science et la technologie dessinent pour l'humanité un horizon de maturité, d'espoir et de liberté. Et ce n'est pas l'un des moindres paradoxes de l'imaginaire jacobsien que d'avoir choisi un engin de mort comme emblême exclusif d'une science émancipatrice...
Le problème, c'est que le projet de Jacobs implique une mémoire. Pour que l'"effet de réel" à partir desquels il prétend s'imposer n'ait pas à subir les conséquences néfastes d'éléments parasites, il faut que l'univers de Blake et Mortimer ait une histoire évolutive et aisément reconnaissable. Le fait est que Jacobs s'est appliqué à bâtir cette histoire d'album en album, dotant ses personnages d'une mémoire, fût-ce au prix d'une amnésie comme celle d'Olrik-Guinea Pig dans "La Marque jaune". Mais l'"Espadon" est là, monstre fondateur aux prolongements inexorables qui, de par sa seule existence, voue toute cette entreprise à l'échec. Car si l'on veut que le "réel" et la Loi donnent l'illusion d'être consubstantiels, il faut qu'ils s'informent mutuellement en permanence. C'est pourquoi la Loi consomme du passé qu'elle refaçonne suivant ses exigences. Or l'"Espadon" refuse d'être refaçonné. A moins de le tenir pour un rêve, comme le fait Gérard Lenne, on constate qu'il perturbe le projet jacobsien dans son ensemble, le lézardant de toutes parts pour laisser entrevoir ce qu'il a d'impossible, d'utopique, de vertigineux, d'ambigu, de libertaire.
Claude Le Gallo raconte que Jacobs se montra très étonné lorsqu'il lui fit remarquer que "L'Espadon" se trouvait exclu de la chronologie des aventures de Blake et Mortimer à partir de "La Marque jaune" puisque la Troisième Guerre mondiale y est complètement passée sous silence. (10) De fait, ce n'est pas exact puisque le rôle joué par Olrik au côté de Basam-Damdu est rappelé à plusieurs reprises tout au long de la série, y compris dans le dernier album, "Les trois formules du Professeur Sato" où c'est le Colonel lui-même qui revendique son passé de conseiller auprès de "feu l'Empereur" thibétain face à Mortimer. Mais Septimus, dans "La Marque jaune", mentionne une guerre qui ressemble plus à celle déclenchée par Hitler dans notre monde à nous que celle à laquelle Olrik a participé. Il n'y a pas que les héros qui sont amnésiques chez Jacobs... C'est pourquoi dans le version définitive de "La Marque jaune" sortie en janvier 1988 aux éditions "Blake et Mortimer" à Bruxelles, une note spécifie que le conflit évoqué par Septimus est bien la Troisième Guerre mondiale et renvoie au "Secret de l'Espadon". Mais cela ne suffit pas à préserver l'édifice jacobsien, d'autant que cette correction, comme le montre Gérard Lenne, équivaut en fait à une contradiction 8. Une allusion à la Luftwaffe n'a pas été supprimée et "quoi qu'il en soit, Septimus n'aurait pas eu le temps de faire construire un abri pendant la 3e Guerre mondiale, et […] celui-ci eût été inutile puisque cette guerre-éclair a vu la destruction de Londres, une invasion éclair et une occupation immédiate."
Dans son livre, Lenne met aussi le doigt sur l'ordre chronologique aberrant des Aventures de Blake et Mortimer où "Le mystère de la Grande Pyramide" vient après "Le secret de l'Espadon", et "La Marque jaune" après "Le mystère de la Grande Pyramide", alors que le récit de Septimus situe la guerre du "Secret de l'Espadon" après l'aventure de la Pyramide (et la baptise désormais "Troisième guerre mondiale" alors que la seconde n'a pas encore eu lieu).
Pour ma part, ce tissu de contradictions se résume à deux images dont l'incompatibilité au sein d'un même univers m'a posé pendant mon enfance un problème que j'ai longtemps cru insoluble. La première de ces images, c'est celle de la tour Eiffel détruite à la page 12 du "Secret de l'Espadon". La seconde, c'est celle de la tour Eiffel intacte à côté de Mortimer sur la couverture du numéro de Tintin annonçant le début de S.O.S. Météores. Ce que j'aurais aisément accepté d'un Willy Vendersteen, d'un Jijé ou d'un Hubinon, je le refusais venant de Jacobs. C'est que l'"effet de réel" faisait encore illusion à l'époque ! Aujourd'hui, il fascine à la manière d' une héroïne d'Hitchcock, une de ces "omelettes norvégiennes" comme il les appelait parce que leur apparence froide et austère dissimule de véritables bombes sexuelles. Chez Jacobs, l'inflation du vraisemblable et la soumission - en surface - du récit à la Loi servent de camouflage à une machine folle, une uchronie détraquée où les tours de métal peuvent à la fois être encore debout et déjà détruites et où une Troisième Guerre mondiale peut en précéder une seconde puis se faire oublier pour ne plus apparaître qu'au détour d'une vague conversation. Et c'est ce désordre caché, cette incongruité souterraine qui rend, selon moi, l'oeuvre de Jacobs si attirante. Du reste, que font ces exégètes et ces lecteurs qui traquent l'erreur et le faux pas en remarquant, par exemple, qu'il n'y a pas de terrasses de café au Caire ou que le nombre des boutons de la blouse de Septimus connaît de nombreuses variantes si ce n'est chercher les failles par lesquelles l'édifice Jacobsien se dévoile pour ce qu'il est, une machine folle, un pied de nez à l'histoire, une mécanique déréglée et hautement subversive démontrant qu'il n'y a pas de réel autre que celui construit par l'imaginaire ?
Jacobs fauteur de troubles, Jacobs détraqueur d'Histoire, Jacobs schizophrène, utopiste, irresponsable, hors la loi... Au fond, ils avaient raison les censeurs qui interdirent la diffusion en France du "Piège diabolique" pendant plusieurs années. Cet homme est dangereux. Son oeuvre démontre que le fantasme l'emporte sur la Loi. Cela s'appelle "subversion".
DANIEL RICHE
24.12.1989
Un article signé Daniel Riche
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