
Contact : Avant de voir confier la réalisation d'un nouvel album, que représentaient pour vous Blake et Mortimer et l'oeuvre de Jacobs en général ?
Ted Benoit : Un souvenir d'enfance, évidemment, mais finalement, cela reste assez vague. Et pour cause : je n'avais pas les bouquins ! Mais, surprise, j'ai récemment découvert que j'avais copié des dessins de Jacobs à l'âge de dix-huit ans, trois cases de "L'affaire du collier". Sans doute pas le meilleur album de Blake et Mortimer, mais j'avais été saisi par le réalisme et la concision. C'était inédit à l'époque. Le sommet de Jacobs, c'est évidemment "La marque jaune", un album unique. Gamin, j'adorais l'ambiance pseudo-anglaise des "Maîtres du mystère" à la radio. Pour moi, "La marque jaune", c'est tout à fait ça.
C : Avez-vous hésité lorsqu'on vous a proposé de prendre la succession de Jacobs ?
TB : En fait, on me l'avait déjà proposé. Deux fois même. Une première fois pour le deuxième volume des "Trois formules du Professeur Sato", un album que Bob De Moor a finalement terminé (sorti en 1990). Mais, c'était trop tôt et j'avais mes propres bouquins, mes "Ray Banana" à faire. Puis, en 1992, un autre éditeur, Les Humanoïdes Associés, me l'a à nouveau proposé ainsi qu'à Jean Van Hamme d'ailleurs. Là, j'ai beaucoup hésité et finalement refusé, parce qu'ils voulaient sortir un nouvel album par an, et ça, j'en suis bien incapable (il lui a fallu trois ans pour dessiner "l'affaire Francis Blake",NDLR). Six mois après, Dargaud revient à la charge. Je n'avais pas fait d'album depuis très longtemps : c'est Blake et Mortimer qui m'ont fait revenir à la bande dessinée.
C : Quelles ont été les grosses difficultés que vous avez rencontrées ?
TB : D'abord, des problème d'interprétation, de mise en scène. Vous savez, Jacobs avait pris des modèles réels pour ses deux personnages, deux de ses meilleurs amis : van Melkebeke pour Mortimer, Jacques Laudy pour Blake. Moi, je n'avais que les modèles de papier. Blake fut cependant plus facile, car je me sens beaucoup plus proche de lui que de Mortimer; lui est trop bouillant, pas du tout mon caractère. Sinon, on a surtout cherché a retrouver le coté théâtral des albums et, donc, on a été obligé de forcer le trait. Nous voulions quoi qu'il en soit les faire revenir en Grande-Bretagne (seule "La marque jaune" s'y déroule) et à l'espionnage, abandonner les voyages aux quatre coins de la terre et les savants fous. Enfin, le principe de l'aventure devait suivre celui des "39 marches", le film de Hitchcock : la sitation de faux coupable, etc.
Jean Van Hamme

Contact : Que représente Blake et Mortimer pour vous ?
Jean Van Hamme : Mon enfance. Je les ai découverts lorsque j'avais sept ans et demi : "Le secret de l'espadon" dans le journal de Tintin, le 26 septembre 1946. Mon premier choc en bande dessinée. Mais ça n'a même pas été jusqu'à mon adolescence, encore que j'ai du mal à définir si c'est à cause de la qualité (déclinante) des albums ou de moi qui, grandissant, devenait plus critique. Vous savez, c'est un peu comme le dixième "James Bond", ça ne peut pas avoir le même impact que le premier. En outre, de 1946 aux années cinquante, Jacobs était le seul à atteindre un tel niveau de qualité et de précision. Dans les années 60, il s'est retrouvé un peu noyé.
C : Avez-vous, comme Ted Benoit, hésité ?
JVH : Pas une seconde. On m'aurait proposé n'importe quelle autre reprise, j'aurais refusé, sans hésitation non plus d'ailleurs.
C : Même Hergé ?
JVH : Oh oui, ce n'est pas dans mes cordes. Incapable de réaliser Tintin. Avec Blake et Mortimer, J'avais l'impression que je ne pas me casser la figure. Pour eux, pour Jacobs, j'ai fait ce que je n'avais jamais fait. J'ai fait comme un comédien à qui l'on dit qu'il doit interpréter un rôle et qui se met à relire tout ce que l'auteur a écrit, comment il a vécu, quel devait être son état d'esprit. J'ai essayé d'effacer ma personnalité pour me mettre au service de la sienne. Bizarrement, je n'ai pas éprouvé beaucoup de difficulté à me couler dans la peau de Jacobs. Il fallait respecter son principe narratif propre (ces pavés de texte en plus des phylactères) et essayer de remettre les expressions traditionnelles et un peu ringardes des deux héros et du méchants Olrik : "Enfer et damnation", "The devil !", etc. Ca m'a beaucoup amusé ! Je n'aime pas le mot "défi", je n'aime pas le mot "hommage", je ne retiens que l'énorme plaisir que nous avons eu.
C : Ted Benoit se sent plus proche de Blake, et vous ?
JVH : De Mortimer, bien sûr. C'est l'élément moteur ! Dans l'histoire que j'ai écrite, Blake a l'air d'être l'élément moteur, mais c'est faux. Blake est un peu trop parfait, or c'est évidemment les défauts qui font le charme des gens et des choses...
C : Y aura-t-il une suite à "l'affaire Francis Blake" ?
JVH : Je suis en train de plancher dessus : ça aura lieu, c'est une première, aux Etats-Unis, et ça sortira peut-être un peu avant... l'an 2000 !
Propos recueillis par François Julien